Les Monts Maudits - l'Aneto


© Alain Ferracin
Bienvenu COUCOU.
Marcel Blazy"Monts Maudits" serait, au dire des linguistes, une traduction erronée du mot espagnol Maladeta, mais le qualificatif "maudit" semble parfaitement justifié par l'aventure dont vous allez lire le récit qui confirme d'ailleurs la vieille légende de malédiction attachée à ces montagnes.

Avec mon ami Louis FAUR, profitant d'une amélioration du temps en cet été "pourri" de 1963, nous avions organisé une petite expédition qui avait pour objectif le versant sud de la Maladeta, et plus spécialement l'ascension de la face sud du Pic d'Aneto (3 404 m) et des hautes crêtes qui le continuent vers l'est : Brèche et Pic des Tempêtes (3 310 m), Pic Margalide (3 258 m), Pic Russel (3 205 m) et Pic de Malibierne (3 067m).

© Alain Ferracin
Le pic et le glacier d'ANETO sous un ciel d'orage © Alain Ferracin.

Ce projet ne pouvait être réalisé qu'en établissant un camp dans la haute vallée de Malibierne, à Llosas (2 200 m d'altitude). C'est là qu'avait séjourné à plusieurs reprises le grand pyrénéiste Jean ARLAUD, disparu hélas tragiquement au pic des Gourds Blancs, et c'est de ce point de départ qu'il avait ouvert des voies nouvelles difficiles dans ce massif.

Dès notre arrivée au village espagnol de Vénasque, nous nous rendons à la fonda Sayo, bien connue de tous les pyrénéistes et où nous attachent tant de vieux souvenirs.

Nous retrouvons avec plaisir Mme ABADIA, l'épouse du sympathique et pittoresque gardien du refuge de la Rencluse, dont la personnalité est pour nous inséparable de ces montagnes (il avait gravi quatre cents fois le Pic d'Anéto).



Mais laissons le passé et revenons à notre expédition.
Nous comptons séjourner huit jours en altitude et nous nous abriterons sous une tente assez confortable et très résistante au vent (elle aura l'occasion de montrer toutes ses qualités).

Mais cette tente pèse vingt kilos; avec le matériel de cuisine, un équipement complet de haute montagne (piolets, cordes, crampons à glace), il est évident qu'il n'est guère possible de porter à dos un tel chargement (80 Kg environ) à 2 200 m d'altitude. Nous louons donc un mulet qui nous rejoindra à l'entrée de la vallée de Malibierne où nous amène ma vieille et fidèle "Aronde" (elle y restera d'ailleurs plus longtemps que prévu). Le mulet et son maître nous rejoignent bientôt et nous procédons au chargement toujours difficile du gros matériel et des vivres.
Nous prenons dans nos sacs les objets fragiles et nous attaquons les premiers lacets du sentier et nous avons peine à le suivre.
Je fais quelques séquences en caméra : ce seront hélas les seules et pour cause ! Le sentier domine parfois de deux cents mètres le fond de la vallée, dont les flancs sont tapissés jusqu'à plus de 2 000 m par de hautes forêts de sapins.

Nous atteignons la cabane de berger de Quillon; le sauvage Malibierne ferme la vue vers l'Est et déjà nous repérons des voies possibles dans ses parois grises. Il fait beau, mais des nuages sombres passent sans cesse dans le ciel. Le soleil est anormalement chaud, l'atmosphère moite et lourde rend la marche assez pénible. Les pâturages sont gorgés d'eau et les torrents sont parfois difficiles à franchir, en raison de l'été très pluvieux.
Enfin, nous parvenons à Llosas, et nous cherchons un emplacement valable. Il en existe plusieurs, tous très accueillants. Nous dédaignons les abords de la pauvre cabane de Llosas, sur une petite hauteur, à l'orée de la forêt, préférant établir notre campement près de quelques sapins ombreux, à deux pas d'un petit torrent à l'aspect inoffensif. Le coquin ! Si nous avions pu prévoir la suite !

Le cadre est magnifique, vraiment grandiose. Au Nord, la face sud du pic d'Anéto qui dresse sur 1 000 m de haut l'étagement de ses dalles grises. Vers l'est, la crête dentelée des Tempêtes, bien nommées, je vous l'assure, domine les glaciers étincelants de lumière. Au sud, les murailles étrangement nervurées du pic de Malibierne évoquent les plissements tertiaires. Quel emplacement pour un cours de géographie ! Mais une école d'altitude se heurterait à bien des problèmes.

Les torrents nés des neiges éternelles jaillissent en cascades bondissantes qui se faufilent au pied des sapins. Nous déjeunons rapidement en compagnie du muletier avec qui nous entretenons une conversation difficile, vu notre incompétence dans la langue espagnole. Il nous quitte en nous promettant de revenir ici dans huit jours pour ramener notre matériel dans la vallée. Nous montons ensuite notre tente, tandis qu'un groupe de jeunes montagnards barcelonais arrive et installe son campement à proximité.

Bientôt, le temps se couvre, et quelques coups de tonnerre éclatent. Nous nous réfugions sous la tente et nous écoutons avec un peu d'inquiétude les premières gouttes d'eau qui martèlent la toile. Décidément, cet été 1963 est vraiment affreux. L'orage augmente d'intensité et chaque coup de tonnerre se répercute longuement dans le cirque de Llosas. Il pleut toute la nuit. Le matin, le temps couvert interdit une montée vers les sommets. Les torrents ont considérablement grossi, surtout le petit ruisseau qui coule prés de notre tente. Nous édifions une petite digue un peu plus haute pour détourner l'eau vers le grand torrent de Llosas, remuant ainsi plusieurs tonnes de rochers : excellent entraînement pour les courses futures.

Nos deux camarades, Jean Louis CAUSSE et Bienvenu COUCOU qui devaient nous rejoindre ici arrivent en fin d'après-midi : ce sera un précieux renfort pour les épreuves à venir. Les jeunes barcelonais lèvent le camp, découragés par le mauvais temps ; la nuit dernière, l'eau a pénétré dans leurs tentes et ils craignent le retour de l'orage.

Comme ils avaient raison ! Si seulement nous avions su les imiter ! Mais notre équipe maintenant renforcée, n'entend pas reculer devant les conditions atmosphériques défavorables. Nous avions oublié les sages paroles du vieux BRULHE, créateur de l'escalade acrobatique en Pyrénées : "Je suis plus fort que la montagne, mais le temps est plus fort que moi".


Pendant que mes camarades font une exploration de la voie d'ascension du Malibierne, je remonte le torrent vers le lac de Llosas pour pêcher au lancer. Les truites sont petites, puis nombreuses et véritablement déchaînées. En quelques minutes j'en prends une dizaine. Mais quelques gouttes d'eau commencent à tomber et un violent coup de tonnerre retentit vers le Pic d'Anéto. Jamais je n'oublierai l'aspect lugubre du cirque de Llosas à cet instant. Des nuages de couleur d'encre se pressent au-dessus de moi en une mer menaçante. Les crêtes sont invisibles, mais elles grondent sourdement sous le vent, toutes chargées d'électricité. La base des parois grises se confond presque avec le blanc sale des glaciers. Il doit pleuvoir sur les cimes, car les torrents grossis mugissent avec colère ; leurs eaux bouillonnantes, hier de cristal et d'émeraude, sont pâles, glauques, parfois jaunâtres. Les curieuses nervures du Pic de Malibierne, "las colebras", les couleuvres, sont aussi sinistres que leur nom. Il est 5 heures du soir, nous sommes le 6 août, et il fait presque nuit.

J'ai souvent vu la montagne par mauvais temps, le soir, avec l'orage qui gronde, elle est toujours impressionnante ; il vous tarde alors de la quitter pour retrouver les vallées accueillantes. Mais je ne me souviens pas d'un spectacle aussi effrayant que celui du cirque de Llosas ce soir-là. Il me tardait de retrouver la présence de mes camarades, et un abri, aussi précaire soit-il. Tandis que je descends en courant vers notre campement, une angoisse inexplicable m'étreint et je dois me raisonner. Pourquoi cette inquiétude ? J'ai connu bien d'autres orages ! Mystérieux pressentiment créé par les légendes de ces montagnes ? Hélas, il était bien justifié, car notre terrible aventure allait commencer.

Je parviens bientôt à notre tente, où me rejoignent quelques instant après mes trois camarades. Nous préparons notre repas du soir, tandis que l'orage atteint immédiatement une intensité inquiétante. Les éclairs alternent avec les grondements du tonnerre répercutés longuement par les hautes murailles de 1 000 mètres qui nous entourent. Nous avons connu bien des orages au cours de notre vie de montagnards, mais c'est la première fois que nous affrontons une pareille perturbation à 2 200 mètres d'altitude. La pluie tombe en averses violentes, martèle notre tente, secouée dangereusement par les rafales de vent. Nous vérifions fréquemment les tendeurs, nous agrandissons les fossés de protection et nous faisons confiance à notre brave tente qui se comporte à merveille et nous protège parfaitement contre la fureur des éléments. Le repas se termine gaiement, dans une ambiance de chaude amitié, en pensant bien que l'orage qui dure déjà depuis trois heures, va bientôt cesser. Le petit torrent débonnaire qui passe tout près a soudainement grossi : nous surveillons sa montée avec inquiétude.

Enfin, déjà un peu énervés par cet orage qui se prolonge un peu trop, nous nous étendons dans nos sacs de couchage. Malgré moi, je me mets à compter le nombre de secondes entre l'éclair et l'éclatement de la foudre. Tout à l'heure encore, l'écart était de plusieurs secondes, ce qui correspondait environ à un kilomètre. Mais depuis quelques instants, cet écart diminue nettement : l'orage se rapproche insensiblement de nous. L'électricité ambiante allume ou éteint nos lampes électriques, ce qui provoque d'étranges jeux de lumière, avec les illuminations répétées des éclairs, de petites étincelles crépitantes s'échappent de nos cheveux lorsque nous les touchons, et, par moment, je perçois vaguement le bourdonnement bien connu appelé par les montagnards "les abeilles".

La situation est vraiment inquiétante ; je comprends que nous sommes exposés à un réel danger. Je n'en dis rien à mes compagnons, mais je suis certain que leurs pensées sont les mêmes que les miennes. Toute conversation est donc parfaitement inutile : de longs silences alternent avec quelques remarques banales sur la tenue de la tente. Soudain un éclair violacé coïncide presque avec le déchirement assourdissant de la foudre, qui est certainement tombée sur un des grands sapins du voisinage. Mon camarade Louis se lève alors et déclare : "Je ne reste pas une minute de plus sous cette tente ; j'étouffe, je ne peux plus supporter cette inaction'. Et COUCOU, le montagnard aguerri à toute épreuve, que j'ai toujours vu serein, optimiste, même dans les pires difficultés, COUCOU répond froidement : "Que tu meures ici ou à vingt mètres, quelle est la différence ? Au moins, sous la tente nous sommes à l'abri". Ceci en dit long sur notre situation !

Il faut agir, il faut tenter quelque chose, ne serait-ce pour ne plus penser. La seule solution pour échapper à l'orage, c'est d'abandonner la tente et descendre le plus bas possible. Il faut à tout prix s'éloigner des sommets. Nous mettons nos anoraks, nos "punchos" en plastique et nous affrontons stoïquement la pluie furieuse pour repérer un passage possible. Il est inutile d'essayer de franchir le grand torrent de Llosas que nous avons pu à peine passer à gué hier.
Le petit ruisseau "pacifique" qui passe près de la tente a démesurément grossi, il est devenu lui aussi totalement infranchissable.
Il ne reste plus qu'à essayer de passer entre les deux torrents. Hélas, ils ont formé une dérivation importante et se sont rejoints une centaine de mètres plus bas. Il faut se rendre à l'évidence : nous sommes complètement cernés, même avec l'aide de cordes, il est impossible d'échapper à ce "piège aquatique".

Il est maintenant dix heures du soir, il y a plus de cinq heures que les éclairs, la foudre, le tonnerre, la pluie, la grêle, la neige, le vent font rage. Tout cela aura bien une fin !

Nous regagnons notre tente en espérant une amélioration que rien ne laisse hélas prévoir. Tout à coup, Louis s'écrie : « L'eau ! L'eau pénètre dans la tente ! » Nous pensons qu'il s'agit d'une rigole obstruée, mais nous devons vite nous détromper, car c'est notre "cher petit" torrent qui entre en bouillonnant dans la tente. Vite, nous évacuons le matériel et nous arrachons la tente à la fureur de l’eau.

La situation n'est pas brillante, nous entassons le matériel sur un grand rocher et nous nous abritons sous quelques mètres carrés de toile. Il est préférable de s'éloigner des sapins qui attirent la foudre. Nous portons aussi loin que possible tout ce qui est métallique : piolets, crampons à glace, piquets de tente. La pluie, la grêle, la neige alternent : nous sommes glacés. Les éclairs se succèdent à un rythme hallucinant que je n'ai jamais observé jusqu'à ce jour. La foudre tombe plusieurs fois par minute, parfois toutes les dix secondes, tantôt loin sur les cimes, tantôt très près, un peu au-dessus de nous. Les éclairs violets illuminent par instant les silhouettes noires des sapins. Il est impossible de parler sans crier : le mugissement sourd des torrents furieux, le fracas des chutes de pierre dans les parois de la Maladetta, ponctués par les éclatements de la foudre toute proche, se fondent en un grondement assourdissant.


Fouetté par le vent, je m'approche de la gorge où se précipite le torrent de Llosas, vaguement éclairé par ma lampe électrique. Je contemple avec appréhension cette eau bouillonnante, noirâtre, tumultueuse, dont la puissance de destruction paraît illimitée. Soudain, dans un craquement effrayant de branches brisées, un grand chêne passe, tel un contre-torpilleur bousculé par les puissantes vagues d'un océan déchaîné. Un instant plus tard, j'aperçois d'énormes blocs de granit de plusieurs tonnes que l'eau entraîne comme si elle jouait aux billes. Ils se heurtent entre eux avec un bruit sourd, viennent marteler les dalles de la rive et vont enfin se fracasser plus bas, au pied d'une cascade. Une éclaircie de courte durée me permet d'entrevoir la grande face du pic d'Anéto, toute ruisselante d'eau et de neige fondue, transformée en une immense cataracte étincelante sous la lune un instant apparue. Absolument abasourdi, assommé par ce spectacle titanesque, apocalyptique, je retrouve mes compagnons, tandis que l'orchestre démoniaque du tonnerre se déchaîne à nouveau.

Il est maintenant deux heures du matin et l'orage continue inlassable. COUCOU s'éloigne quelques instants, puis revient et nous dit : "L'eau monte sans cesse et le torrent de Llosas risque de franchir d'un moment à l'autre la petite éminence et la digue de rochers qui nous protègent. Il faut nous rapprocher des sapins pour pouvoir monter sur les branches basses, au cas où le torrent arriverait jusqu'à nous". Mais nous savons bien qu'il est très dangereux de se tenir près des sapins avec un tel orage. Quelle alternative ?


Finalement, nous choisissons le pied d'un sapin, préférant être grillés que noyés. Assis tous les quatre sur un rocher en forme de banquette, nous nous serrons sous une toile de tente, transis de froid, prêts à bondir sur les branches les plus proches. La colère de l'orage ne ralentit pas ; les coups de foudre se multiplient vers le lac de Llosas, quelques centaines de mètres au-dessus.

Depuis plusieurs heures, je lutte contre mon angoisse et je pense qu'il en est de même pour mes trois compagnons. Mais aucun de nous ne prononce de parole de découragement par un accord tacite, pour ne pas détruire le peu d'énergie qui nous reste. Maintenant que je sais toute initiative inutile, je comprends que notre vie est à la merci d'un petit déplacement du plafond des nuages. Nous pouvons d'un instant à l'autre nous trouver plongés au coeur même de l'électricité ambiante, et alors ce serait la fin. Une seule consolation : notre mort sera instantané et sans souffrance, car un seul coup de foudre équivaut à plusieurs millions de volts ! Je préfère encore cela à la mort par noyade : je n'aimerais pas être entraîné par le torrent furieux que j'ai observé tout à l'heure.Mes réserves nerveuses sont épuisées, une espèce de résignation m'envahit : puisque j'affronte ses dangers depuis plus de quarante ans, je songe qu'il est presque normal que je meure en montagne. L'orage dure depuis dix heures, j'ai l'impression qu'il augmente encore. Notre fin est sans doute proche. J'ai une pensée attristée pour ma famille et je tombe dans une espèce de léthargie où mes pensées deviennent confuses. Je n'arrive pas à dormir. Il y a alors dans ma mémoire un vide de plusieurs heures.

Tout à coup, redevenant conscient, je m'aperçois qu'il fait presque jour, que la pluie a cessé. Complètement hébété, je réalise enfin que nous sommes encore en vie. Ce diabolique orage semble s'être calmé. L'espoir revient. Tout joyeux, nous nous félicitons mutuellement d'être sains et saufs, nous nous embrassons etnous préparons un bon café pour nous réconforter. Nous allons nous replier au plus tôt vers la vallée, car un plafond de nuages sombres masque les cimes ; ce sacré orage risque bien de se manifester à nouveau. Mais comment franchir les torrents qui nous entourent? L'entreprise paraît presque impossible.




© Alain Ferracin
Le col maudit (3199m) et le pic maudit (3350m) © Alain Ferracin.