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Mais
laissons le passé et revenons à notre expédition.
Nous comptons séjourner huit jours en altitude et nous nous
abriterons sous une tente assez confortable et très résistante
au vent (elle aura l'occasion de montrer toutes ses qualités).
Mais cette tente pèse vingt kilos; avec le matériel
de cuisine, un équipement complet de haute montagne (piolets,
cordes, crampons à glace), il est évident qu'il n'est
guère possible de porter à dos un tel chargement (80
Kg environ) à 2 200 m d'altitude. Nous louons donc un mulet
qui nous rejoindra à l'entrée de la vallée de
Malibierne où nous amène ma vieille et fidèle
"Aronde" (elle y restera d'ailleurs plus longtemps que prévu).
Le mulet et son maître nous rejoignent bientôt et nous
procédons au chargement toujours difficile du gros matériel
et des vivres. Nous prenons dans nos sacs les objets fragiles et nous attaquons les
premiers lacets du sentier et nous avons peine à le suivre.
Je fais quelques séquences en caméra : ce seront hélas
les seules et pour cause ! Le sentier domine parfois de deux cents
mètres le fond de la vallée, dont les flancs sont
tapissés jusqu'à plus de 2 000 m par de hautes forêts
de sapins.
Nous atteignons la cabane de berger de Quillon; le sauvage Malibierne
ferme la vue vers l'Est et déjà nous repérons
des voies possibles dans ses parois grises. Il fait beau, mais des
nuages sombres passent sans cesse dans le ciel. Le soleil est anormalement
chaud, l'atmosphère moite et lourde rend la marche assez
pénible. Les pâturages sont gorgés d'eau et
les torrents sont parfois difficiles à franchir, en raison
de l'été très pluvieux.
Enfin, nous parvenons à Llosas, et nous cherchons un emplacement
valable. Il en existe plusieurs, tous très accueillants.
Nous dédaignons les abords de la pauvre cabane de Llosas,
sur une petite hauteur, à l'orée de la forêt,
préférant établir notre campement près
de quelques sapins ombreux, à deux pas d'un petit torrent
à l'aspect inoffensif. Le coquin ! Si nous avions pu prévoir
la suite !
Le cadre est magnifique, vraiment grandiose. Au Nord, la face sud
du pic d'Anéto qui dresse sur 1 000 m de haut l'étagement
de ses dalles grises. Vers l'est, la crête dentelée
des Tempêtes, bien nommées, je vous l'assure, domine
les glaciers étincelants de lumière. Au sud, les murailles
étrangement nervurées du pic de Malibierne évoquent
les plissements tertiaires. Quel emplacement pour un cours de géographie
! Mais une école d'altitude se heurterait à bien des
problèmes.
Les torrents nés des neiges éternelles jaillissent
en cascades bondissantes qui se faufilent au pied des sapins. Nous
déjeunons rapidement en compagnie du muletier avec qui nous
entretenons une conversation difficile, vu notre incompétence
dans la langue espagnole. Il nous quitte en nous promettant de revenir
ici dans huit jours pour ramener notre matériel dans la vallée.
Nous montons ensuite notre tente, tandis qu'un groupe de jeunes
montagnards barcelonais arrive et installe son campement à
proximité.
Bientôt, le temps se couvre, et quelques coups de tonnerre
éclatent. Nous nous réfugions sous la tente et nous
écoutons avec un peu d'inquiétude les premières
gouttes d'eau qui martèlent la toile. Décidément,
cet été 1963 est vraiment affreux. L'orage augmente
d'intensité et chaque coup de tonnerre se répercute
longuement dans le cirque de Llosas. Il pleut toute la nuit. Le
matin, le temps couvert interdit une montée vers les sommets.
Les torrents ont considérablement grossi, surtout le petit
ruisseau qui coule prés de notre tente. Nous édifions
une petite digue un peu plus haute pour détourner l'eau vers
le grand torrent de Llosas, remuant ainsi plusieurs tonnes de rochers
: excellent entraînement pour les courses futures.
Nos deux camarades, Jean Louis CAUSSE et Bienvenu COUCOU qui devaient
nous rejoindre ici arrivent en fin d'après-midi : ce sera
un précieux renfort pour les épreuves à venir.
Les jeunes barcelonais lèvent le camp, découragés
par le mauvais temps ; la nuit dernière, l'eau a pénétré
dans leurs tentes et ils craignent le retour de l'orage.
Comme ils avaient raison ! Si seulement nous avions su les imiter
! Mais notre équipe maintenant renforcée, n'entend
pas reculer devant les conditions atmosphériques défavorables.
Nous avions oublié les sages paroles du vieux BRULHE, créateur
de l'escalade acrobatique en Pyrénées : "Je suis
plus fort que la montagne, mais le temps est plus fort que moi".
Pendant que mes
camarades font une exploration de la voie d'ascension du Malibierne,
je remonte le torrent vers le lac de Llosas pour pêcher au
lancer. Les truites sont petites, puis nombreuses et véritablement
déchaînées. En quelques minutes j'en prends une dizaine. Mais quelques gouttes
d'eau commencent à tomber et un violent coup de tonnerre
retentit vers le Pic d'Anéto. Jamais
je n'oublierai l'aspect lugubre du cirque de Llosas à cet
instant. Des nuages de couleur d'encre se pressent au-dessus de
moi en une mer menaçante. Les crêtes sont invisibles,
mais elles grondent sourdement sous le vent, toutes chargées
d'électricité. La base des parois grises se confond
presque avec le blanc sale des glaciers. Il doit pleuvoir sur les
cimes, car les torrents grossis mugissent avec colère ; leurs
eaux bouillonnantes, hier de cristal et d'émeraude, sont
pâles, glauques, parfois jaunâtres. Les curieuses nervures
du Pic de Malibierne, "las colebras", les couleuvres,
sont aussi sinistres que leur nom. Il est 5 heures du soir, nous
sommes le 6 août, et il fait presque nuit.
J'ai
souvent vu la montagne par mauvais temps, le soir, avec l'orage
qui gronde, elle est toujours impressionnante ; il vous tarde alors
de la quitter pour retrouver les vallées accueillantes. Mais
je ne me souviens pas d'un spectacle aussi effrayant que celui du
cirque de Llosas ce soir-là. Il me tardait de retrouver la
présence de mes camarades, et un abri, aussi précaire
soit-il. Tandis que je descends en courant vers notre campement,
une angoisse inexplicable m'étreint et je dois me raisonner.
Pourquoi cette inquiétude ? J'ai connu bien d'autres orages
! Mystérieux pressentiment créé par les légendes
de ces montagnes ? Hélas, il était bien justifié,
car notre terrible aventure allait commencer.
Je parviens bientôt à notre tente, où me rejoignent
quelques instant après mes trois camarades. Nous préparons
notre repas du soir, tandis que l'orage atteint immédiatement
une intensité inquiétante. Les éclairs alternent
avec les grondements du tonnerre répercutés longuement
par les hautes murailles de 1 000 mètres qui nous entourent.
Nous avons connu bien des orages au cours de notre vie de montagnards,
mais c'est la première fois que nous affrontons une pareille
perturbation à 2 200 mètres d'altitude. La pluie tombe
en averses violentes, martèle notre tente, secouée
dangereusement par les rafales de vent. Nous vérifions fréquemment
les tendeurs, nous agrandissons les fossés de protection
et nous faisons confiance à notre brave tente qui se comporte
à merveille et nous protège parfaitement contre la
fureur des éléments. Le repas se termine gaiement,
dans une ambiance de chaude amitié, en pensant bien que l'orage
qui dure déjà depuis trois heures, va bientôt
cesser. Le petit torrent débonnaire qui passe tout près
a soudainement grossi : nous surveillons sa montée avec inquiétude.
Enfin,
déjà un peu énervés par cet orage qui
se prolonge un peu trop, nous nous étendons dans nos sacs
de couchage. Malgré moi, je me mets à compter le nombre
de secondes entre l'éclair et l'éclatement de la foudre.
Tout à l'heure encore, l'écart était de plusieurs
secondes, ce qui correspondait environ à un kilomètre.
Mais depuis quelques instants, cet écart diminue nettement
: l'orage se rapproche insensiblement de nous. L'électricité
ambiante allume ou éteint nos lampes électriques,
ce qui provoque d'étranges jeux de lumière, avec les
illuminations répétées des éclairs,
de petites étincelles crépitantes s'échappent
de nos cheveux lorsque nous les touchons, et, par moment, je perçois
vaguement le bourdonnement bien connu appelé par les montagnards
"les abeilles".
La situation est vraiment inquiétante ; je comprends que
nous sommes exposés à un réel danger. Je n'en
dis rien à mes compagnons, mais je suis certain que leurs
pensées sont les mêmes que les miennes. Toute conversation
est donc parfaitement inutile : de longs silences alternent avec
quelques remarques banales sur la tenue de la tente. Soudain un
éclair violacé coïncide presque avec le déchirement
assourdissant de la foudre, qui est certainement tombée sur
un des grands sapins du voisinage. Mon camarade Louis se lève
alors et déclare : "Je ne reste pas une minute de plus
sous cette tente ; j'étouffe, je ne peux plus supporter cette
inaction'. Et COUCOU, le montagnard aguerri à toute épreuve,
que j'ai toujours vu serein, optimiste, même dans les pires
difficultés, COUCOU répond froidement : "Que
tu meures ici ou à vingt mètres, quelle est la différence
? Au moins, sous la tente nous sommes à l'abri". Ceci
en dit long sur notre situation !
Il faut
agir, il faut tenter quelque chose, ne serait-ce pour ne plus penser.
La seule solution pour échapper à l'orage, c'est d'abandonner
la tente et descendre le plus bas possible. Il faut à tout
prix s'éloigner des sommets. Nous mettons nos anoraks, nos
"punchos" en plastique et nous affrontons stoïquement
la pluie furieuse pour repérer un passage possible. Il est
inutile d'essayer de franchir le grand torrent de Llosas que nous
avons pu à peine passer à gué hier.
Le
petit ruisseau "pacifique" qui passe près de la tente
a démesurément grossi, il est devenu lui aussi totalement
infranchissable.
Il ne reste plus qu'à essayer de passer entre les deux torrents.
Hélas, ils ont formé une dérivation importante
et se sont rejoints une centaine de mètres plus bas. Il faut
se rendre à l'évidence : nous sommes complètement
cernés, même avec l'aide de cordes, il est impossible
d'échapper à ce "piège aquatique".
Il est maintenant dix heures du soir, il y a plus de cinq heures que
les éclairs, la foudre, le tonnerre, la pluie, la grêle,
la neige, le vent font rage. Tout cela aura bien une fin !
Nous
regagnons notre tente en espérant une amélioration
que rien ne laisse hélas prévoir. Tout à coup,
Louis s'écrie : « L'eau ! L'eau pénètre
dans la tente ! » Nous pensons qu'il s'agit d'une rigole obstruée,
mais nous devons vite nous détromper, car c'est notre "cher
petit" torrent qui entre en bouillonnant dans la tente. Vite,
nous évacuons le matériel et nous arrachons la tente
à la fureur de l’eau.
La situation n'est pas brillante, nous entassons le matériel
sur un grand rocher et nous nous abritons sous quelques mètres
carrés de toile. Il est préférable de s'éloigner
des sapins qui attirent la foudre. Nous portons aussi loin que possible
tout ce qui est métallique : piolets, crampons à glace,
piquets de tente. La pluie, la grêle, la neige alternent :
nous sommes glacés. Les éclairs se succèdent
à un rythme hallucinant que je n'ai jamais observé
jusqu'à ce jour. La foudre tombe plusieurs fois par minute,
parfois toutes les dix secondes, tantôt loin sur les cimes,
tantôt très près, un peu au-dessus de nous.
Les éclairs violets illuminent par instant les silhouettes
noires des sapins. Il est impossible de parler sans crier : le mugissement
sourd des torrents furieux, le fracas des chutes de pierre dans
les parois de la Maladetta, ponctués par les éclatements
de la foudre toute proche, se fondent en un grondement assourdissant.
Fouetté par le vent, je m'approche de la gorge où
se précipite le torrent de Llosas, vaguement éclairé
par ma lampe électrique. Je contemple avec appréhension
cette eau bouillonnante, noirâtre, tumultueuse, dont la puissance
de destruction paraît illimitée. Soudain, dans un craquement
effrayant de branches brisées, un grand chêne passe,
tel un contre-torpilleur bousculé par les puissantes vagues
d'un océan déchaîné. Un instant plus
tard, j'aperçois d'énormes blocs de granit de plusieurs
tonnes que l'eau entraîne comme si elle jouait aux billes.
Ils se heurtent entre eux avec un bruit sourd, viennent marteler
les dalles de la rive et vont enfin se fracasser plus bas, au pied
d'une cascade. Une éclaircie de courte durée me permet
d'entrevoir la grande face du pic d'Anéto, toute ruisselante
d'eau et de neige fondue, transformée en une immense cataracte
étincelante sous la lune un instant apparue. Absolument abasourdi,
assommé par ce spectacle titanesque, apocalyptique, je retrouve
mes compagnons, tandis que l'orchestre démoniaque du tonnerre
se déchaîne à nouveau.
Il est maintenant deux heures du matin et l'orage continue inlassable.
COUCOU s'éloigne quelques instants, puis revient et nous
dit : "L'eau monte sans cesse et le torrent de Llosas risque
de franchir d'un moment à l'autre la petite éminence
et la digue de rochers qui nous protègent. Il faut nous rapprocher
des sapins pour pouvoir monter sur les branches basses, au cas où
le torrent arriverait jusqu'à nous". Mais nous savons
bien qu'il est très dangereux de se tenir près des
sapins avec un tel orage. Quelle alternative ?
Finalement, nous choisissons le pied d'un sapin, préférant
être grillés que noyés. Assis tous les quatre
sur un rocher en forme de banquette, nous nous serrons sous une
toile de tente, transis de froid, prêts à bondir sur
les branches les plus proches. La colère de l'orage ne ralentit
pas ; les coups de foudre se multiplient vers le lac de Llosas,
quelques centaines de mètres au-dessus.
Depuis plusieurs heures, je lutte contre mon angoisse et je pense
qu'il en est de même pour mes trois compagnons. Mais aucun
de nous ne prononce de parole de découragement par un accord
tacite, pour ne pas détruire le peu d'énergie qui
nous reste. Maintenant que je sais toute initiative inutile, je
comprends que notre vie est à la merci d'un petit déplacement
du plafond des nuages. Nous pouvons d'un instant à l'autre
nous trouver plongés au coeur même de l'électricité
ambiante, et alors ce serait la fin. Une seule consolation : notre
mort sera instantané et sans souffrance, car un seul coup
de foudre équivaut à plusieurs millions de volts !
Je préfère encore cela à la mort par noyade
: je n'aimerais pas être entraîné par le torrent
furieux que j'ai observé tout à l'heure.Mes réserves
nerveuses sont épuisées, une espèce de résignation
m'envahit : puisque j'affronte ses dangers depuis plus de quarante
ans, je songe qu'il est presque normal que je meure en montagne.
L'orage dure depuis dix heures, j'ai l'impression qu'il augmente
encore. Notre fin est sans doute proche. J'ai une pensée
attristée pour ma famille et je tombe dans une espèce
de léthargie où mes pensées deviennent confuses.
Je n'arrive pas à dormir. Il y a alors dans ma mémoire
un vide de plusieurs heures.
Tout à coup, redevenant conscient, je m'aperçois qu'il
fait presque jour, que la pluie a cessé. Complètement
hébété, je réalise enfin que nous sommes
encore en vie. Ce diabolique orage semble s'être calmé.
L'espoir revient. Tout joyeux, nous nous félicitons mutuellement
d'être sains et saufs, nous nous embrassons etnous préparons
un bon café pour nous réconforter. Nous allons nous
replier au plus tôt vers la vallée, car un plafond
de nuages sombres masque les cimes ; ce sacré orage risque
bien de se manifester à nouveau. Mais comment franchir les
torrents qui nous entourent? L'entreprise paraît presque impossible.
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